Lundi 27 juillet 2009 1 27 /07 /Juil /2009 09:33

Les illusions perdues de "Casimir et Caroline" agitent la Cour d'honneur


LE MONDE | 25.07.09 | 15h23  • 

 

Qu'est-il arrivé à Casimir et Caroline ? Dernière création dans la Cour d'honneur du Palais des papes de ce 63e Festival d'Avignon, la magnifique pièce de l'écrivain hongrois de langue allemande Ödön von Horvath (1901-1938) a déçu, dans la vision qu'en livrent les metteur en scène et directeur musical néerlandais Johan Simons et Paul Koek.


Ce fut une première agitée, au soir du jeudi 23 juillet : interrompu à plusieurs reprises par un spectateur excédé, le spectacle a été en partie hué, quelques applaudissements frénétiques tentant vainement de faire pièce à cette bronca. Il n'en méritait pas tant, mais il est vrai que le metteur en scène survole la pièce, dans cette version qui possède par ailleurs d'indéniables qualités.

Tout avait bien commencé, avec l'espace de la Cour utilisé de manière fracassante par le grand scénographe allemand Bert Neumann : un immense échafaudage de quatre étages qui part à l'assaut de la muraille, barré, au premier niveau, par une énorme inscription scintillant dans la nuit : "Enjoy" ("Réjouissez-vous"). Au quatrième étage, sous les étoiles, les rêves de zeppelin et d'évasion de cette jeunesse qui se retrouve à la Fête de la bière de Munich, au seuil des années 1930 (Orvath a écrit la pièce en 1931), avaient d'emblée quelque chose de déchirant.

C'est là, à la foire, symbole pour l'écrivain des illusions du divertissement, que se retrouvent et se perdent Casimir et Caroline, dans la ronde des attractions foraines et de l'amour en fuite. Casimir vient d'être renvoyé de son emploi de chauffeur, comme tant d'autres sacrifiés par la crise. Il se demande si Caroline ne va pas le quitter, ce qu'elle nie farouchement, tout en tentant de réaliser ses pauvres espoirs d'ascension sociale en allant avec des hommes mûrs et aisés, en quête de conquêtes faciles.

Horvath voulait emprunter ses formes et ses thèmes à la culture populaire, pour déjouer de l'intérieur ce que le rêve petit-bourgeois a d'illusoire et de destructeur. C'est aussi, à sa manière, ce que met en place Johan Simons, en jouant sur nombre de signes de la culture populaire d'aujourd'hui. Et cela aurait pu très bien fonctionner si le metteur en scène n'était resté en surface d'une pièce où la fête foraine devient le miroir d'un monde peuplé de monstres sans conscience. Les scènes de théâtre (de foire) dans le théâtre sont d'ailleurs curieusement bâclées, alors qu'elles sont d'une importance capitale.

C'est dommage : Casimir et Caroline est vraiment une pièce pour aujourd'hui. L'écrivain hongrois fouille jusque dans l'inconscient les ravages intimes que la crise et l'exploitation économique provoquent chez les êtres, ce qui est évidemment d'une grande actualité.

Mais peut-être aurait-il fallu, pour entendre un peu mieux ces failles ouvertes dans la conscience, que la musique de Paul Koek fût moins omniprésente : ce n'est pas que la partition pop-rock, tendance new wave des années 1980 - un peu chargée en synthétiseurs -, soit dénuée de talent. Mais elle occupe trop de place, et n'en laisse plus aucune aux silences qui, chez Horvath, en disent presqu'autant que les mots.

Dommage, encore, parce que ce Casimir et Caroline est tenu par des acteurs de haut vol. A commencer par le couple Els Dottermans (Caroline) et Wim Opbrouck (Casimir). Les deux comédiens flamands ont vraiment des corps de personnages populaires, corps qu'ils savent utiliser en virtuoses. Ils sont plus âgés que les rôles, mais cela rend leur déclassement encore plus âpre, plus irrémédiablement poignant, elle avec sa petite robe verte de fille qui s'est habillée pour sortir et sa perruque blonde de Marilyn de foire, lui avec sa chemise hawaïenne et ses baskets, infiniment touchant parce qu'il est le seul à ne pas se laisser aveugler par les paillettes de la fête.

Mais il y a aussi le jeune Kristof Van Boven, très subtil dans le rôle de Franz Merkel, la petite frappe dénuée de conscience, graine de nazi finement dessinée par Horvath. Et Oscar Van Rompay, Schürzinger portant avec une classe folle et émouvante son statut de perdant définitif, même si c'est lui, à la fin de la pièce, qui repart avec Caroline. Et encore Yonina Spijker en Erna, fille paumée tentant vaillamment de s'emparer de son destin. Tous personnages coincés dans l'engrenage d'une histoire sur laquelle ils n'ont aucune prise.

Enfin et surtout, il y a la petite maison en néon rose qui couronne l'échafaudage de Bert Neumann : elle se découpe dans la nuit noire comme le symbole des rêves de midinette de Caroline, et de toute une jeunesse au destin piégé.

source : http://www.lemonde.fr/culture/article/2009/07/25/les-illusions-perdues-de-casimir-et-caroline-agitent-la-cour-d-honneur_1222756_3246.html


 

Photo : Phile Deprez


Casimir & Caroline se font huer à la Cour d’honneur


 

Un décor de fête foraine. Des néons verts. Une enseigne avec le mot ENJOY en lettres scintillantes. Un drame social dans l’Allemagne de Weimar. Un huis-clos façon lutte des classes où se mêlent un patron surpuissant, un chauffeur au chômage, un tailleur sage et une petite secrétaire frivole. Un drame qui se déroule en une nuit, une nuit de fête : l’Oktoberfest de Munich. Un texte allemand du XXème siècle. Un metteur en scène flamand, Paul Koek (ici en conférence de presse pour ARTE), loin des provocations à la Jan Fabre (pas de dessiction de scarabées, pas de concours de masturbation).

Bref, on ne s’attendait vraiment pas à des huées à la première de Casimir & Caroline.

Déjà, au bout d’une heure de spectacle, des flots de spectateurs quittent la Cour. Une bonne trentaine.

Et soudain, en plein milieu d’une scène retentit une voix, d’en haut, très haut (assez près des amplis), qui crie : A CHIER ! C EST A CHIER ! FAIRE CA A AVIGNON !

Elle crie pendant quelques minutes, cette voix, et on entend encore des “HOU”, encore des “A CHIER”. Des gens ébahis regardent tout ça sans savoir comment réagir (j’en étais).

Brouhaha. Le spectacle s’arrête net. Des spectateurs crient aux crieurs : “Cassez-vous !”

Les acteurs, restés immobiles sur scène, fixent la salle, un drôle de sourire sur les lèvres, et l’acteur principal, qui joue Casimir, dit au public : “On continue”.

Et on continue.

Violetta Assier, journaliste culture pour Vaucluse-Matin, commente à la sortie : “La dernière fois que j’ai vu ça, c’était pour Jan Fabre en 2005″.

Bon. Cela arrive tout le temps il paraît. On dit qu’il est de coutume à Avignon de huer les spectacles copieusement, surtout pendant les premières. Les premières, c’est bien, il y a du (beau) monde : comédiens, journalistes, metteurs en scène (on a aperçu une partie de l’équipe d’Angelo, tyran de Padoue : Clothilde Hesme, Emmanuelle Devos, Christophe Honoré). Et certains spectateurs manifestent ainsi leur attachement à une tradition séculaire apparemment très avignonnaise : crier et huer si le spectacle ne leur plaît pas.

Cette année Federico Leon aussi a reçu des tonitruants “C’est un scandale !” pour son Yo en el Futuro. Commentaire d’une spectatrice : “Ils l’ont fait parce qu’ils étaient très surpris que la pièce ne dure qu’une heure“. Pas eu assez pour leur argent ?

Alors certes, Casimir & Caroline mérite quelques réserves. Mais en quoi crier A chier ! fait avancer le débat ?

Certains disent qu’Avignon sans huées, ce n’est pas Avignon. Que c’est une preuve que le théâtre est bien vivant, qu’il fait toujours réagir. Qu’au théâtre les gens ne sont pas de simples consommateurs de culture (dans son blog la journaliste de l’Express Laurence Liban fustige “la bienveillance d’un public qui semble agir comme si applaudir à tout rompre faisait partie de l’achat du billet”). Bref, il faut montrer qu’au théâtre on a son mot à dire, qu’au moins on n’est pas avachi devant la télé.

Mais ces huées servent-elles vraiment à quelque chose ?

Peut-être qu’au XXIème siècle il est temps de passer à une autre forme d’expression : les forums, les blogs, les rencontres entre metteurs en scène et le public (le Festival en organise tous les jours ou presque). C’est peut-être cela, finalement -le dialogue, le débat- qui rend le théâtre vivant.

source : http://avignon.blogs.arte.tv/?p=604

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Par commission culture et loisirs - Publié dans : COMPTE RENDU
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